
Photographie contemporaine, enfance et parentalité en temps troublés
Photographier l’enfance dans un monde inquiet
Childhood en traversée est un projet photographique né dans un contexte collectif instable, souvent résumé par une phrase qui revient en boucle : « c’était mieux avant ». Cette formule traverse les générations. Elle rassure autant qu’elle inquiète. Elle permet de s’accrocher à une idée de stabilité passée, tout en révélant une angoisse profonde face à l’avenir : celui du monde, mais aussi celui des enfants.
Ce projet s’inscrit dans cette tension. Il cherche à observer comment l’enfance se construit aujourd’hui, dans un climat de vigilance permanente.
Une génération parentale en état d’alerte
Être parent aujourd’hui signifie être (sur)informé, (sur)conscient, (sur)exposé aux crises climatiques, sociales, politiques. Plusieurs études montrent que les parents contemporains sont plus attentifs au développement émotionnel de leurs enfants que les générations précédentes, et qu’ils adoptent davantage des pratiques basées sur l’écoute et l’empathie. Selon une synthèse publiée par Science Norway (2024), les parents actuels sont plus engagés émotionnellement et plus sensibles aux besoins psychologiques des enfants que par le passé
Cette conscience accrue est souvent décrite comme un progrès — et elle l’est — mais elle a un coût : celui d’un état de la sur-alerte quasi permanent. Être « éveillé » au monde signifie aussi porter ses fragilités.
Être mère et garder le cap
Ce projet est traversé par une question intime : comment garder le cap en tant que mère dans un monde instable ? Comment protéger sans enfermer ? Comment transmettre sans projeter ses propres peurs ? Être maman solo accentue encore cette responsabilité. Voyager avec ses enfants, changer de repères, traverser des territoires ensemble sans filet, c’est accepter de ne pas tout maîtriser. C’est aussi faire de la traversée une méthode : avancer malgré l’incertitude et la peur.
Childhood en traversée est né de cette expérience et du besoin de regarder comment l’enfance absorbe, filtre et transforme ce qui l’entoure.
Une exposition construite dans le doute
J’ai longtemps eu du mal à identifier ce que je voulais présenter pour cette exposition. Non par manque d’images, mais parce que le projet refusait de se stabiliser. Ce qui me résistait, c’était précisément cela : l’absence de récit clair, la difficulté à nommer. J'ai choisi de présenter les images comme des fragments : plan serrés, gras plan, silences, postures. Les photographies suivent mon fils à travers des lieux vécus ensemble — Cameroun, Bénin, New York — non comme des destinations, mais comme des espaces traversés. L’enfance y apparaît comme un état poreux, traversé par des langues, des visages, des odeurs, des liens.
Une continuité avec le fil
Childhood en traversée s’inscrit dans la continuité directe de mes travaux précédents liés au fil. On y retrouve les mêmes lignes de tension du fil qui traverse le temps, qui relie, qui tient, mais qui peut aussi céder. Un acte lent, répété, nécessaire, parfois douloureux — celui qui accompagne le fait de grandir. Il traverse les images comme il traverse l’enfance : en maintenant, en réparant, parfois en tirant... trop fort.
Les images laissent coexister le lâcher-prise, la présence et le retrait.
Childhood en traversée prolonge ainsi une recherche plus large sur la transmission, la mémoire en construction et les identités en mouvement, en faisant du fil non pas un symbole, mais un principe actif : celui qui relie les corps, les générations et les territoires dans un même espace.
Une enfance située, jamais idéalisée
Ce travail ne prétend pas parler de l’enfance au singulier. Il montre une enfance située, façonnée par des déplacements, des héritages visibles et invisibles, et par le climat émotionnel du monde contemporain.
Childhood en traversée observe ce qui se dépose en silence : ce que l’on emporte avec soi en grandissant, ce que l’on transmet sans toujours le vouloir, et ce que l’enfance renvoie aux adultes qui l’accompagnent.
Informations exposition